Les Bochimans
Les Bochimans survivront au millénaire, mais sans doute pas à la modernité
Nhamoinesu Mseyamwa
Windhoek, 25 avril (IPS) - « Ils sont sans voix, sans travail ; leur pauvreté est abominable, c'est l'esclavage car ils travaillent pour rien, juste un peu de nourriture ou du tombo (bière traditionnelle). Une souffrance absolue. » Voilà un jugement sur la communauté indigène San de Namibie qui donne à réfléchir. Il nous vient du vice-premier ministre, Mme. Libertina Amathila, lors d'une visite effectuée en septembre 2005 dans la partie nord-est du pays, dans la région d' Otjozondjupa où vivent la majorité de la population San.
Elle déclara : « Nous devons, comme gouvernement, prendre à bras le corps une telle situation. Ils faut leur donner une terre, c'est à dire un territoire dont ils seront propriétaires et qui pourra assurer leur nourriture, où ils pourront mener à bien des projets agricoles, arroser leurs jardins… et où les femmes pourront accomplir leurs travaux de couture. »
En outre, la vice-premier ministre a promis la construction de cliniques, d'écoles et de foyers pour la population San connue sous le nom de Bochimans.
Après plusieurs mois, y-a-t-il des signes d'amélioration dans la vie des San ? A part deux bourses d'études secondaires en faveur des filles pour couvrir les frais de scolarité 2006 , pas grand chose selon les organisations pour la défense des droits de l'homme et autres agences.
Selon Ben Ulenga, président du Congrès des démocrates, principal parti d'opposition en Namibie : « Ce n'est pas la politique du gouvernement d'aider les San, mis à part les quelques bourses accordées aux élèves de cette population. Comment le gouvernement peut-il affirmer qu'il est engagé à défendre les intérêts des San alors que les membres du parlement (Swapo MPs) nous abattent chaque fois que nous soulevons la question de ces communautés ? »
Le SWAPO (Parti du South West Africa People's Organisation) a mené la guerre d'indépendance contre le gouvernement apartheid d'Afrique du Sud, et il est maintenant le parti au pouvoir. La Namibie, connue sous le nom de South West Africa jusqu'en 1968, a obtenu son indépendance en 1990.
« Les San ne sont plus les maîtres de leur destin - poursuit Ulenga - ils ne peuvent plus pratiquer la chasse et la cueillette, chose à laquelle aurait pu remédier le gouvernement depuis son accession aux commandes du pays il y a 16 ans. »
On trouve aussi les Bochimans ailleurs en Afrique australe (au Botswana, en Afrique du Sud et en Angola). Ils sont considérés comme les premiers habitants de ces régions et leur présence remonte à environ 20.000 ans.
Selon Survival International, une organisation non-gouvernementale basée à Londres et qui travaille pour les droits des populations indigènes, il y aurait autour de 100.000 San en Afrique australe sur une population initiale de plusieurs millions. L'envahissement par les tribus Bantous et les colons blancs les auraient chassé de leurs terres ancestrales, et les pratiques discriminatoires violentes ont contribué à en réduire le nombre.
Berenadus Swartbooi, assistant spécial auprès de Mme. Amathila, a défendu l'action du gouvernement en faveur des Bochimans. Outre les bourses, une commission technique a été mise en place pour étudier les conditions de vie des San. Selon les propos de Mr. Swartbooi à IPS, un rapport sera soumis au cabinet en vue de relocaliser quelques 30.000 Bochimans.
« En autres initiatives comme l'élevage d'ânes - poursuit Mr. Swartbooi - nous avons aussi mis en route un projet d'apiculture. L'élevage des abeilles fait partie de leur tradition que nous ne voulons pas détruire mais avec laquelle nous voulons composer. »
Toutefois un incident en début d'année semble bien corroborer les plaintes dénonçant le fait que la situation des Bochimans, au moins en quelques endroits, reste tout aussi désespérée.
Le mois dernier, la faim a poussé des gens d'une communauté vivant dan l'ouest Caprivi à se nourrir de riz moisi. Selon le rapport de la Emergency Management Unit (unité pour la gestion des urgences) gouvernementale, le riz avait été récupéré en balayant les sols d'un entrepôt à Katima Mulilo, capitale de la région nord-est du pays. Cet endroit était utilisé pour entreposer des vivres en cas de disette.
Le rapport ajoutait qu'on avait dit aux San que ce riz n'était consommable que par le bétail. Toutefois, n'ayant rien d'autre à manger les membres de cette communauté le firent cuire et le consommèrent.
Pendant des années, groupes privés et agences de l'ONU ont publié nombre de rapports poussant le gouvernement à prendre des mesures en faveur des San. Pourtant rien n' a été fait jusqu'à ce jour.
« Le gouvernement garde la population San en suspicion à cause de leurs relations avec les forces gouvernement apartheid d'Afrique du Sud avant l'indépendance. Ils sont considérés comme des ennemis et des collaborateurs. » Le gouvernement, selon Mme. Amathila, garde la population San…
Un certain nombre d'hommes de la population San se sont effectivement joints à l'armée sud-africaine dans sa chasse aux combattants du SWAPO, chose que le parti au pouvoir n'a évidemment pas oublié.
Pour Phillemon ; « C'est quand les San obtiendront des terres et des droits de chasse, que nous pourrons dire que leur demande aura été entendue par le gouvernement. »
Les conditions de vie des Bochimans sont un sujet de préoccupation ailleurs aussi en Afrique australe, mais plus encore au Botswana.
L'agence Survival International a accusé le gouvernement Gaborone de déplacer par la force les Bochimans, les obligeant ainsi à quitter leur terre ancestrale, la réserve de Central Kalahari Game, afin de permettre l'exploitation de mines de diamant.
Les fonctionnaires du gouvernement sont aussi accusés d'avoir coupé l'eau et stoppé toute assistance médicale dans la réserve, et d'avoir supprimé le transport d'école pour les enfants. La mise à disposition de facilités uniquement en dehors de la réserve est vue comme une des raisons pour laquelle les Bochimans se voient contraints de quitter leurs territoires.
Quelques 2000 San, appelés aussi Basarwa au Botswana, ont été déplacés vers des réserves où alcoolisme et dégradation sociale ont fait leur lit.
Les représentants du gouvernement dénient avoir forcé les Basarwa à quitter la réserve. Les divers rapports citent leurs propos visant à dire que les Basarwa avaient été encouragés à quitter leurs terres après que ces derniers eurent abandonné leur traditionnelle vie de chasseurs-cueilleurs et autres activités incompatibles avec la défense de l'environnement.
Les communautés Gana et Gwi ont néanmoins adressé un recours en justice pour qu'elles soient autorisées à retourner à la réserve de Central Kalahari Game et y reprendre leurs activités de chasseurs-cueilleurs.
Miriam Ross, membre de l'agence Survival International, à l'IPS : « La chasse et la cueillette sont les éléments principaux du mode de subsistance (des Basarwa). Dans le cas des communautés Gana et Gwi du Central Kalahari Game au Botswana, bien que s'y ajoutent la plantation de melons et l'élevage de quelques chèvres, la chasse et cueillette restent cruciales.»